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Pierre Rabhi : « Notre modèle social, édifié sur le désir du toujours plus, ne nous rend pas heureux. » Interview Pierre Rabhi : « Notre modèle social, édifié sur le désir du toujours plus, ne nous rend pas heureux. » Pierre Rabhi, agriculteur, écrivain et penseur, participait, en octobre dernier à Paris, à la journée-débat sur l’innovation sociale organisée par la Fondation Macif. L’occasion de revenir sur les raisons de sa présence à cet événement : son engagement en faveur de l’agroécologie.
Pierre Rabhi, en quoi l’agroécologie apporte-t-elle un bénéfice social ?

J’expérimente l’agroécologie depuis 1963 dans ma propre ferme, en Ardèche, sur une zone considérée comme non viable, au regard des critères agroéconomiques. Nous avons démontré que, sur cette terre aride, il était possible de produire plus, sans engrais, en préservant les sols et sans aucune nuisance. Mise en œuvre dans des pays, parmi les plus pénalisés par les changements climatiques, l’agriculture écologique est une révolution qui permet de redonner une autonomie alimentaire aux populations. C’est, notamment, ce que nous recherchons avec Terre et Humanisme, une association dont je suis à l’initiative : transmettre la pratique de l’agroécologie afin d’assurer l’autonomie, la sécurité et la salubrité alimentaires des populations.

Et où en êtes-vous de l’essaimage de l’agroécologie sur d’autres terres ?

Je recherche en permanence à partager mes pratiques. Au Burkina, j’ai participé à la création du 1er centre de formation à l’agroécologie dans le nord du pays, en 1985. Là-bas, la culture d’exportation, réalisée avec force engrais chimiques et pesticides très coûteux, a eu pour conséquence une sécheresse terrible et une dégradation des milieux naturels qui continuent encore à sévir. Dans un tel contexte, l’agroécologie apparaît comme la seule voie possible de survie et d’émancipation sociale et financière pour les paysans pauvres de cette région. En France, nous avons créé, en 2003, les Amanins, un site agro-écologique situé dans la Drôme afin d’informer, de sensibiliser et de former tous types de publics, à l’alimentation et à la construction écologique, à la gestion des déchets mais aussi à la coopération entre individus. J’ai également enseigné l’agroécologie aux religieuses orthodoxes du Monastère de Solan, dans le Midi. Cette expérience est, aujourd’hui, en voie d’essaimage, à la demande du Patriarche orthodoxe de Bucarest, dans les 500 monastères situés en Roumanie. C’est une réelle effervescence, à laquelle j’assiste et je participe. Elle est aussi significative d’un malaise profond : nous constatons que notre modèle social, édifié sur le désir du toujours plus, ne nous rend pas heureux. Aujourd’hui, nous développons, avec l’agroécologie entre autres, les moyens pour sortir de cette société de la surabondance.

Quels sont, selon vous, les principaux freins à cette évolution ?

Le grand frein serait de penser qu’il n’y a pas d’autres moyens d’agir et de vivre hors du système actuel. Pourtant, si on effectue une radioscopie de la France, nous sommes déjà dans la misère. Nous apportons des palliatifs, tels des pompiers : programmes gouvernementaux, interventions d’associations caritatives, ONG… mais c’est là le portrait d’une société qui n’arrive plus à assumer son autonomie, qui ne permet pas à chaque citoyen d’être réellement l’acteur de sa survie personnelle. Le chômage en est un exemple probant : vous neutralisez des personnes puis vous les rendez dépendantes socialement. L’analyse la plus élémentaire indique que ce modèle n’est pas viable : la machine est en train de se gripper.

N’est-ce pas utopique de croire au changement quand une minorité, complètement détachée des contingences réelles, possède la majeure partie des richesses ?

Ces personnes, moi, comme beaucoup d’autres gens, les nourrissons chaque jour. Mais nous participons aussi à l’accroissement de leur richesse et pérennisons leur statut d’empereurs mondiaux : tous les jours, nous utilisons notre voiture, nous achetons de l’essence. Seulement qui va arrêter cela ? Qui va arrêter cette immense aliénation, où l’être humain n’est qu’un consommateur, n’est réduit à n’être qu’un ingrédient du système ? Cela pose une question qui se situe bien au-delà de notre système structurel : que voulez-vous faire de votre vie ? Je crois que seul le choix de la modération de nos besoins et de nos désirs, de la « sobriété heureuse » comme je l’appelle, nous permettra de nous libérer de cette condition, de la pesanteur d’une vie dans laquelle finalement, nous besognons, nous poussons des caddies.

Pourtant, me convertir à l’agriculture biologique ne revient-il pas à m’enraciner dans le statut du consommateur ? Je ne change, en définitive, que de bien de consommation…

Oui, vous pouvez manger bio, recycler votre eau, vous chauffer à l’énergie solaire, recycler vos déchets, et exploiter votre prochain, ce n’est pas incompatible. Attendre le changement de société simplement par le changement de structure ou de consommation, c’est un leurre ! Si l’être humain ne prend pas d’abord en compte son changement personnel, son propre profit, il ne peut pas ensuite s’attendre à ce que la société change. Il faut en revenir à une modération profonde, à un changement de notre être lui-même, de nos relations avec les autres et de notre rapport avec la nature.

Comment peut alors se concrétiser ce changement dans une société comme la nôtre ?

Le perfectionnement technologique a conduit à ce que l’on tourne peu à peu le dos à des pratiques séculaires, ancestrales. Les sociétés auparavant étaient des sociétés agraires, pastorales, dans un rapport direct avec la nature nécessitant l’invention de moyens, d’outils dédiés à la survie. L’entrée dans l’ère de l’industrialisation, le fait qu’on soit passé du cheval animal au cheval vapeur, nous a rendu dépendant. Sans combustion énergétique, c’est l’effondrement de notre système : ce qui, il y a un siècle et demi, ne posait pas problème aurait des effets désastreux aujourd’hui. Nous devons donc renouer avec l’ensemble des pratiques qu’ont élaborées les humains pendant des siècles pour survivre.

Vous appelez à un retour à la terre, aux savoir faire, cela ne vous paraît pas paradoxal, dans un pays, la France, où plus de 75% de la population travaille dans le tertiaire ?

Pendant la campagne présidentielle de 2002, mon slogan était le suivant : « appel à l’insurrection des consciences ». J’interpelle les gens, les individus afin qu’ils se questionnent eux-mêmes, qu’ils s’interrogent sur leur participation au monde. Mais je ne juge absolument pas. Je suis, moi aussi, pétri de contradictions : je prends ma voiture, je mets de l’essence, j’éclaire ma maison. Je ne mets pas en cause la technologie qui permet à nos vies d’être un peu plus confortables, mais le fait que nous abusions de tout cela. Ces outils, que nous créons, sont détournés par la loi du marché et subordonnés à la finance. Je récuse ce système que j’utilise tous les jours, car si nous ne changeons pas ce monde-là, je ne crois pas qu’il puisse y avoir un avenir pour l’humanité.

Avez-vous de nouveaux projets pour poursuivre ce combat ?

Nous avons mis à l’épreuve l’agroécologie et aujourd’hui, elle apparaît comme une réponse extrêmement rigoureuse et pondérable pour solutionner les problèmes des sols, d’environnement et d’alimentation. De nombreux projets sont en cours, de transmission des pratiques d’agroécologie, d’information, de sensibilisation sur ces sujets, et rencontrent un succès considérable. Mes collaborateurs et moi-même sommes débordés. Pourtant la demande ne risque pas de se tarir : famine, pénurie alimentaire sont en augmentation constante, un milliard d’individus n’ont pas accès aux besoins les plus élémentaires selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture). Une Fondation Pierre Rabhi pour l’agroécologie, la sécurité, la salubrité et l’autonomie des populations, est donc en train de voir le jour. Cette fondation est destinée à collecter des fonds pour augmenter le nombre de programmes en cours et soutenir des actions qui puissent répondre aux besoins fondamentaux qui sont les nôtres : conserver une terre vivante et nourrir les individus.

Pour en savoir plus :

www.terre-humanisme.org

www.colibris-lemouvement.org

www.pierrerabhi.org/blog

 

Vers la Sobriété Heureuse, Pierre Rabhi. Actes Sud, avril 2010

Crédits photos : Mourad Chefaï / Macif

Novembre 2010