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Bernard Stiegler : Interview Bernard Stiegler : "Les gens consomment plus parce qu’ils idéalisent de moins en moins." Initiateur et président du groupe de réflexion philosophique Ars Industrialis*, le philosophe Bernard Stiegler revient pour nous sur les logiques de surconsommation et l’émergence d’un modèle qu’il défend celui de l’économie de contribution.
Les individus consomment de plus en plus et ce, non plus pour répondre à leurs propres besoins mais, semble-t-il, à leurs désirs. Que s’est-il passé ?

Il faut remonter 100 ans en arrière. Le système capitaliste industriel doit, pour vivre, lutter contre la saturation des besoins et donc produire de l’innovation. C’est l’apparition du fordisme et de ce que l'économiste Joseph Schumpeter va appeler la destruction créatrice, c’est-à-dire l’innovation constante. Un exemple récent : en 1994, France Télécom réalise une enquête pour savoir si les gens ont besoin d’un téléphone portable. La réponse est massivement non. Aujourd’hui, 79% de la population en est équipée. Pourquoi ? Parce qu’on a fabriqué le besoin. Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud et l’un des premiers penseurs du marketing a théorisé ce procédé en 1920. Il sait que pour pousser les gens à la consommation, il faut capter leurs désirs. Et pour cela, il faut créer des processus d’identification. Cela coïncide avec l’apparition du cinéma puis de la télévision. A l’écran, Humphrey Bogart qui fume quantité de cigarettes et incite à la consommation du tabac donnera plus tard son nom à un verbe, to bogart - fumer sans arrêt. Le capitalisme consumériste s’organise pour produire artificiellement du désir sur des choses dont les individus n’ont pas besoin - voire même qui leur sont nuisibles.

Qu’est-ce qu’implique notre tendance à la surconsommation ?

Les gens consomment de plus en plus parce qu’ils idéalisent de moins en moins. Le désir est une production sociale, qui permet de transformer nos pulsions de vie, de mort, d’agressivité, en un rapport d’idéalisation, de sublimation. Là où la pulsion consomme ses objets, le désir les investit, en prend soin. Transformer les pulsions en investissement social est un long travail d'éducation qui commence dès notre naissance. Aujourd’hui, l’industrie accapare notre attention et détruit notre capacité même à désirer en court-circuitant les éducateurs. Nous n’arrivons plus à nous investir dans la durée. Nous vivons impulsivement dans l’immédiateté.

Vous allez même jusqu’à dire que la consommation est une addiction.

Je travaille avec beaucoup de pédopsychiatres, d’addictologues et nous nous entendons sur ce point : le processus de consommation a engendré une société addictive. Il y a quelques années, un sondage indiquait que 56% des français n’aiment pas la télévision qu’ils regardent. C’est exactement comme l'écrivain William S. Burroughs qui dit : « je déteste l’héroïne, elle me détruit mais je ne peux plus m’en passer ». Les gens sont totalement dépendants. Une partie d’eux-mêmes rejette tout cela et une autre partie ne peut pas s’en passer. Le problème, est que les individus ont besoin d’exister et qu’ils ne trouvent plus le moyen d’exister dans cette société. Le rapport à la marchandise est devenu un cercle vicieux fondé sur un rapport de compensation éphémère et intrinsèquement déceptif qui creuse un vide existentiel.

Quel est le risque de placer la consommation au cœur d’un projet de société ?

Le système devenu insolvable et reposant sur l’addiction détruit toutes les forces de savoirs parce que le consumérisme est fondé sur l'opposition fonctionnelle entre production et consommation. Nous ne savons rien de ce que nous consommons que nous achetons à crédit et qui, lorsque nous l'avons payé, est bon à jeter. Tout cela dans un contexte où les structures sociales sont quasiment désintégrées, où l’école a énormément de mal à canaliser l’attention des jeunes gens, et où ceux qui se sentent isolés et désocialisés deviennent majoritaires. Lorsque nous avons créé l’association Ars Industrialis, nous soutenions, il y a huit ans, que la crise était inéluctable : on ne peut pas construire une société sur l’addiction.

Quel modèle économique peut dès lors se substituer à celui que nous connaissons ?

Celui de l’économie de la contribution. Cette économie repose sur l’investissement et la prise de responsabilité des citoyens. Elle rompt avec le fordisme parce qu'elle repose sur la « déprolatérisation ». Pour Marx, les ouvriers sont prolétarisés lorsque leur savoir faire est remplacé par des machines qu'ils servent. Au 20ème siècle, ce sont les consommateurs qui sont prolétarisés : ils perdent leurs savoir-vivre. La prolétarisation ce n'est pas l’appauvrissement financier, mais la perte de savoir. Les consommateurs ne produisent plus leurs modes de vie, qui leur sont prescrits par les marques. Amartya Sen, prix Nobel d’économie, parle d’ « incapacitation ». Il a décrit ce processus dans une analyse comparative entre l’espérance de vie des habitants de Harlem et celle paradoxalement plus élevée de habitants du Bengladesh car ces derniers, qui non pas été soumis au consumérisme, ont préservé leurs relations sociales et leurs capacités, c'est à dire leurs savoirs. L’économie de la contribution, c'est ce qui consiste dans la reconstitution de telles capacités.

Qui sont justement les pionniers de cette économie de la contribution ?

L’économie de la contribution a émergé il y a une trentaine d’années. Elle s’est beaucoup développée grâce au web et, de façon industrielle, avec le logiciel libre. Dans le domaine de l’énergie, les Smart Grid induisent un modèle de production énergétique décentralisée et relocalisée et contribuent à la reconquête du savoir, à la responsabilisation et à la « recapacitation » des gens - pour reprendre Amartya Sen. Il en va de même avec les Fab Lab (Fabrication Laboratory, NDLR) développées par le MIT (Massachusetts Institute of Technology). Il s’agit de laboratoires locaux, qui rendent accessible à tous l'invention en mettant à disposition des outils de fabrication numérique, dont le plus connu est l'imprimante 3D. Plus globalement les technologies numériques favorisent le développement de communautés de savoir nouvelles. Ce sont là de nouveaux modèles industriels et les indices du fait que nous vivons dans une phase de transition, où tout l’enjeu est, en France, pour le gouvernement actuel, d’arriver à dessiner un chemin critique pour notre société - un chemin où l’on invente une véritable croissance fondée sur le développement des savoirs, et où l'on dépasse le modèle consumériste devenu fondamentalement toxique et aliénant.

* Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l'esprit

En savoir plus : www.arsindustrialis.org

Crédits photo : Isabelle Waternaux