Claude Alphandéry, quel est l’objectif du livre blanc consacré à l’économie sociale et solidaire, que vous avez dirigé ?
CA : Le livre blanc« l’Economie Sociale et Solidaire, un laboratoire pour un autre mode de développement » a pour objectif de faire entrer l’économie sociale et solidaire dans le débat public, là où elle est encore un peu ignorée. Le protectionnisme ou la régulation des banques, par exemple, sont des problématiques émergentes dans le débat public et l’économie sociale et solidaire n’y occupe aucune place. Nous souhaitons donc réaliser un texte qui aura pour vocation de créer et d’organiser le débat. La prochaine campagne des élections régionales, me semble une période particulièrement propice pour commencer à faire partager nos pistes de réflexion car le livre blanc consacre tout un chapitre sur les problématiques territoriales. Les discussions actuelles autour du grand emprunt font également écho à l’un des points centraux traités par le livre blanc, à savoir « l’Etat, investisseur social ».
Pour son élaboration, vous avez réuni le Réseau des Territoires de l’Economie Sociale (RTES), le Conseil des Entreprises, Employeurs et Groupements de l’Economie Sociale (CEGES) et de nombreuses autres structures de l’Economie Sociale et Solidaire. Ces dernières arrivent-elles à se mettre d’accord sur de grands principes ?
CA : Depuis 6 mois nous discutons avec le CEGES, les CRES (Chambres Régionales d’Economie Sociale), mais aussi avec les réseaux d’insertion, les syndicats CGT et CFDT, les personnes en charge des politiques RSE des entreprises. D’éminents philosophes, et économistes tels que Edgar Morin, Patrick Viveret ou Daniel Cohen y ont aussi apportés leurs contributions. Et à ce stade de son élaboration, nous sommes d’accord sur l’essentiel. Tous nos contributeurs sont prêts, non pas à signer, mais à affirmer qu’ils ont été partie prenante de l’élaboration de ce travail et qu’ils le soutiennent. Concrètement, ce ne sont pas tant les propositions faites dans le livre blanc qui sont sujettes à discussion, que les modèles économiques que l’on souhaite développer. Il y a ceux qui pensent que le modèle capitaliste est à bout de souffle, qu’il ne peut engendrer aujourd’hui que méfaits, qu’il ne se redressera pas et que, de fait il faut lui substituer un nouveau modèle. Et il y a ceux qui pensent qu’en s’appuyant sur l’économie sociale et solidaire, en édictant des règles ou en créant des labels, on peut aboutir à une économie plurielle où pourront cohabiter, économie sociale et solidaire, capitalisme et interventionnisme d’Etat. En d’autres termes, un système mixte où le capitalisme ne sera plus le modèle dominant que l’on connaît.
Dans ce contexte, comment promouvoir une économie sociale et solidaire lorsque, justement, nous sommes face à des modèles qui ne sont pas basés sur un principe d’égalité, mais sur un principe de liberté ? Les résistances au changement ne sont-elles pas plus fortes qu’on ne le croit ? A titre d’exemple, on a pu observer récemment aux Etats-Unis que l’idée de mettre en place un système de santé solidaire pouvait être perçu comme une entrave à la liberté individuelle.
CA : C’est une discussion politique importante qui me confirme que les choses ne peuvent pas se faire uniquement au niveau de l’Etat. Je ne dis pas que l’Etat ou les institutions internationales sont inutiles. Mais elles n’interviendront pas, s’il n’y a derrière elles une pression sociale très forte. Et ce mouvement, c’est celui de la société civile qui s’inscrit parfaitement dans l’économie sociale et solidaire. Cela se traduit par des initiatives individuelles citoyennes ponctuelles : appartenance à une association de consommateurs, une AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne), une association de parents d’élèves ou encore une régie de quartier. Tout cela fait partie d’un projet politique qui a une finalité différente et un mode de gouvernance plus transparent, plus démocratique. Et, le lien entre l’ensemble de ces initiatives, c’est le secteur l’économie sociale et solidaire.
Ne trouvez-vous pas que les structures de l’économie sociale et solidaire manquent d’une vision d’ensemble et d’une reconnaissance auprès du grand public ?
CA : C’est un problème à deux étages. A l’intérieur même de l’économie sociale et solidaire, de ses structures, de ses initiatives, le sentiment d’appartenance à un projet global n’est pas encore clair dans tous les esprits. C’est la première étape pour les militants, qu’ils se reconnaissent comme appartenant à une même mouvance sociale et solidaire. A partir de là, je pense qu’il sera déjà plus facile de communiquer. Et, pour communiquer efficacement, il nous faut systématiquement établir un discours par la preuve. Cela ne suffit pas de clamer « nous sommes les meilleurs, nous sommes les plus justes », nous devons continuer de prouver la légitimité de notre existence et valoriser nos succès. Nous observons aujourd’hui des dizaines de milliers d’initiatives, marchandes ou non, ayant pour finalité l’intérêt général. Ces actions représentent un secteur très important de l’activité. Pourtant, cela m’arrive, et doit vous arriver également, de parler d’économie sociale à des amis et ils ne connaissent pas. Or, on manque, à l’heure actuelle, d’études sur l’impact réel que nous avons sur l’économie régionale et qui nous permettraient de bénéficier d’un éclairage médiatique.
Comment donner de la cohérence à tous ces projets individuels et épars mais qui se rejoignent dans leur finalité humaniste ?
CA : La crise d’aujourd’hui conduit les gens à contester, à prendre acte des défaillances terribles des politiques libérales et du rôle complètement perverti des banques, des marchés financiers et, plus globalement, de la financiarisation de l’économie. Mais elle les conduit également à penser de nouvelles règles. Nous devons donc mettre au point un projet commun nourri d’une volonté explicite et transparente d’utilité sociale. C’est là, l’aspect fondamental pour arriver à un développement durable et juste.
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L’économie sociale dans l’emploi
(Source Insee, Clap 2006 – Traitement observatoire national de l’ESS-CNCRES. Champ : France (Dom inclus), nombre d’établissements, effectifs salariés et ETP hors agriculture, sylviculture, pêche)